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La dépression pendant le temps des Fêtes : faire face à la solitude des patients

Posted Dec 2nd, 2019 in Actualités, 2019, leadership éclairé

Julian Perez, vice-président de la gestion du risque et de la conformité chez dentalcorp; Michelle Budd, chirurgienne dentiste et consultante en sécurité des patients chez dentalcorp


On dit que la santé physique va de pair avec la santé mentale – la véracité de cette affirmation est difficilement contestable. La santé mentale représente un obstacle majeur à l’obtention de soins de santé appropriés, y compris les soins buccodentaires. L’importance de ce problème de santé public devient évidente lorsque l’on réalise qu’à tout moment au Canada, une personne sur cinq est touchée par un problème de santé mentale1, ce qui représente 20 % des professionnels des soins buccodentaires et 20 % des personnes ayant besoin de soins buccodentaires. Les problèmes de santé buccodentaire et de santé mentale ne peuvent pas toujours être considérés séparément.

Alors que nous entamons le mois de décembre, et donc, que nous nous approchons de la journée la plus courte de l’année (dans l’hémisphère Nord), il est important de se souvenir que la solitude gagne en importance au cours de la période des Fêtes. Pendant que plusieurs sont en train de célébrer, les parents dont les enfants ont quitté le domicile familial, les étudiants, les immigrants et toutes les autres personnes qui vivent loin de leur cercle social sont susceptibles de se sentir seuls. Les personnes âgées, qui ne sont peut-être pas en mesure d’ignorer leur isolement en se concentrant sur leur travail ou un passe-temps, ainsi que les personnes endeuillées après la mort d’un être cher sont également vulnérables à des sentiments intenses et imprévisibles.

Parallèlement, le temps des Fêtes apporte souvent son lot de problèmes – des problèmes familiaux, des difficultés financières et le sentiment (réel ou perçu) de ne pas pouvoir satisfaire aux attentes des autres. Ces problèmes peuvent provoquer du stress, de l’anxiété et une dépression (notamment en raison du fait que l’on s’attend à ce que tout le monde soit heureux pendant cette période). La peur de la stigmatisation peut empêcher certaines personnes de communiquer leur sentiment de solitude avec les autres, ce qui aggrave la situation.

La solitude et le suicide

On a établi des liens entre la solitude et les différentes manifestations du comportement suicidaire (l’idéation suicidaire, les tentatives de suicide et le suicide). En outre, certaines études ont révélé que la prévalence de l’idéation suicidaire et des tentatives de suicide augmente en fonction du degré de solitude2. Les professionnels de la santé buccodentaire pourraient penser que le comportement suicidaire n’est pas de leur ressort; cependant, de tels problèmes pourraient être soulevés (ou sont soulevés) dans le cadre de la relation dentiste-patient.

Les professionnels de la santé buccodentaire doivent comprendre que pour les patients dépressifs et profondément seuls, un rendez-vous chez le dentiste peut constituer une expérience intense. Des soins bienveillants ou un contact visuel soutenu peut être suffisant qu’une personne en crise s’ouvre soudainement et partage ses difficultés émotionnelles, y compris son envie de se faire du mal. Plusieurs dentistes et hygiénistes ont décrit de telles expériences en discutant avec nous : un patient s’assoit pour subir un examen de routine, commence à répondre au questionnaire d’antécédents médicaux, puis, subitement, se met à partager les détails de sa dépression, son traumatisme et ses idées suicidaires.

Quoi faire face à un comportement suicidaire

Les programmes de médecine dentaire ou d’hygiène dentaire ne préparent pas les cliniciens aux patients en crise psychologique. Pour un dentiste comptant réaliser un examen buccodentaire ou une obturation dentaire, il peut être difficile de réagir adéquatement lorsqu’un patient fait soudainement part de ses idées suicidaires. Il peut se sentir pris au dépourvu ou émotionnellement démuni. Malgré le manque de préparation, certains éléments essentiels doivent être pris en compte lors de ces situations.

Étape 1 : Écouter sans porter de jugement

La première étape consiste à écouter sans porter de jugement. L’Association canadienne pour la prévention du suicide explique que « parler du suicide peut procurer un immense soulagement, et être à l’écoute peut constituer la meilleure intervention que quiconque puisse effectuer ». Les dentistes et les hygiénistes dentaires sont des fournisseurs de soins de santé; conséquemment, leur objectif devrait être de déterminer si le patient risque d’agir en fonction de ses idées suicidaires. Écouter avec ouverture et patience peut être la meilleure façon de soutenir un patient.

Étape 2 : Poser des questions directes

Selon la clinique Mayo, lorsqu’un patient a fini de partager ses pensées, il est bénéfique de poser des questions directes comme les suivantes, en prenant soin de le faire avec délicatesse :

1.      Avez-vous déjà pensé au suicide ou essayé de vous faire du mal?
2.      Avez-vous déjà pensé à quel moment vous le feriez, et de quelle manière?
3.      Avez-vous accès à des armes ou à des objets que vous pouvez utiliser pour vous blesser?
4.      Avez-vous déjà reçu un diagnostic de dépression et avez-vous reçu une ordonnance pour ce trouble, le cas échéant?

Il ne faut pas craindre que poser de telles questions pousse le patient à agir en fonction de ses pensées suicidaires. En fait, permettre à un patient de se vider le cœur peut réduire la probabilité qu’il se fasse du mal. À cette étape, il peut être utile de faire savoir au patient qu’il existe des services de téléassistance auxquels il peut recourir. Le site Web de l’Association canadienne pour la prévention du suicide3 présente une liste de services de téléassistance qu’on peut joindre par téléphone ainsi que de nombreuses ressources supplémentaires pour les personnes en crise ou qui s’inquiètent pour quelqu’un d’autre.

Étape 3 : Demander au patient s’il accepte que l’on consulte un spécialiste

La troisième étape consiste à demander au patient s’il donne son consentement à ce qu’on communique ce qu’il a confié à son médecin de famille, à un thérapeute ou à un spécialiste de la santé mentale qui pourrait l’aider. Et même dans le pire des cas, c’est-à-dire, si le patient refuse, rien n’est perdu ou gagné.

Étape 4 : Si le patient a donné son consentement, consulter un professionnel qualifié

La quatrième étape dépend du fait que le patient a accepté ou non que l’on consulte son médecin ou un spécialiste de la santé mentale. Avec le consentement du patient, le fournisseur de soins de santé peut communiquer avec le professionnel en question pour lui expliquer la situation. Ensuite, sachant qu’il a fait de son mieux pour améliorer la situation, le dentiste ou l’hygiéniste peut laisser le professionnel prendre le relai.

Si le patient n’accorde pas son consentement, ce qu’il a partagé doit être considéré comme étant des renseignements médicaux personnels, qui sont protégés par les lois provinciales ou territoriales sur la protection de la vie privée. Le professionnel de la santé buccodentaire devra déterminer si, en fonction de la divulgation du patient, il existe « un risque important de lésions corporelles graves ». Le cas échéant, le fournisseur de soins de santé peut être habilité à divulguer les renseignements médicaux personnels; cependant, cette divulgation est régie par des lois qui varient d’une province à l’autre. Avant de porter atteinte à la vie privée d’un patient en divulguant de tels renseignements, envisagez de consulter un avocat.

Étape 5 : Envisager d’appeler le 911

Est-il temps de composer le 911? Si le patient a seulement des idées suicidaires, il est peu probable qu’il tente réellement de se suicider. D’ailleurs, un appel au 911 peut entraîner des conséquences considérables pour le patient. Des policiers pourraient se présenter chez le patient, en ayant la sirène de leur véhicule en marche. Des voisins curieux pourraient se rassembler. La scène pourrait être très embarrassante et humiliante pour le patient. Heureusement, certaines villes, comme Toronto, disposent d’équipes mobiles d’intervention en cas de crise qui se spécialisent dans de telles situations : leur mandat est de fournir des services de counseling de soutien au besoin et d’organiser la fourniture du traitement de la santé mentale. Et même lorsque les interventions sont réalisées avec discrétion, le patient peut être mis en état d’arrestation contre son gré. À moins d’un risque grave de blessure, ces mesures bien intentionnées peuvent aggraver la situation au lieu de l’améliorer.

Il est important de se rappeler que l’un des meilleurs moyens d’affronter ses idées suicidaires est d’en faire part à quelqu’un. Si un patient est signalé à la police après avoir partagé ses problèmes avec un professionnel de la santé qualifié, il pourrait ne pas se sentir en sécurité avec quiconque. Sans exutoire, le sentiment d’isolation et d’humiliation peut s’exacerber. Cependant, un patient qui semble décidé à s’enlever la vie et qui a élaboré un plan présente un risque important de se faire du mal. Dans ce cas, si aucun membre de la famille, psychiatre ou thérapeute ne peut intervenir, il peut être justifié d’appeler la police.

Étape 6 : Ne vous tenez pas pour responsable

Peu importe ce qu’il advient, ne vous culpabilisez pas si l’un de vos patients s’enlève la vie. Vous pouvez agir de bonne foi pour aider quelqu’un, mais vous ne pouvez pas empêcher une personne déterminée de commettre un suicide. Si le pire se produit, rappelez-vous que le fait de partager ses sentiments constitue le meilleur des traitements et n’ayez pas peur de solliciter un professionnel afin de vous aider à gérer vos émotions. Les fournisseurs de soins de santé tentent très souvent d’affronter seuls des situations difficiles; toutefois, le besoin de soutien pendant et après une situation stressante doit être reconnu et satisfait.

Aller de l’avant avec compassion

Étant donné les conséquences considérables de la solitude et de la dépression sur la santé buccodentaire et globale, les équipes de soins de santé buccodentaire devraient chercher à obtenir une formation plus poussée sur la santé mentale (c.-à-d., la dépression, la solitude et les troubles graves) axée notamment sur leur capacité à influencer la santé buccodentaire de leurs patients. Les domaines d’intérêt en question comprennent notamment les risques pharmacologiques, les effets secondaires et les interactions médicamenteuses des traitements contre les problèmes de santé mentale et les traitements buccodentaires.

Les dentistes doivent également savoir qu’ils ont la capacité et l’obligation de porter assistance aux patients en crise psychologique grave. Les programmes de médecine dentaire ne fournissent peut-être pas ces connaissances, mais un manque de compétences en la matière ne doit pas constituer un obstacle insurmontable. Parfois, il suffit d’écouter. D’autre fois, il faut jouer un rôle plus actif; cependant, les fournisseurs de soins de santé doivent être prêts à contribuer à la sécurité d’autrui (et à celle de leurs patients en particulier) si le besoin se fait sentir. De nombreuses ressources ont été créées afin d’aider les personnes qui veulent aider les autres.

Le Manuel de pratique sensible à l’intention des professionnels de la santé4 en est un exemple. Le document a été rédigé pour « [aider] les praticiens et praticiennes de la santé à exercer une pratique “sensible”, c’est-à-dire une pratique adaptée aux besoins des adultes ayant survécu à une agression sexuelle pendant l’enfance ou à d’autres formes de violence interpersonnelle. [Il] est destiné aux praticiens ou praticiennes et aux étudiants ou étudiantes des sciences de la santé qui, sans égard à leur spécialité, n’ont reçu aucune formation spéciale touchant la santé mentale ». Il existe également un cours des premiers soins en santé mentale5, offert, entre autres, par l’organisme Ambulance Saint-Jean, qui donne « les compétences nécessaires pour cette aide précoce, si importante pour le rétablissement ».

Il est important de garder à l’esprit que même si votre influence sur la santé mentale de vos patients est limitée, votre écoute et votre réaction compatissantes peuvent avoir une incidence considérable sur une personne en crise.

Références
1 https://cmha.ca/fr/faits-saillants-sur-la-maladie-mentale
2 Stravynski A et Boyer R, (2001). Loneliness in Relation to Suicide Ideation and Parasuicide: A Population-Wide Study. Suicide and Life-Threatening Behavior, 31(1),32-40. En ligne : https://doi.org/10.1521/suli.31.1.32.21312.
3 https://www.sja.ca/French/Courses-and-Training/Pages/Description%20des%20cours/Premiers-soins-en-sante-mentale.aspx
4 https://suicideprevention.ca/
5 Manuel de pratique sensible à l’intention des professionnels de la santé : Leçons tirées des personnes qui ont été victimes de violence sexuelle durant l’enfance



À propos des auteurs

Julian Perez est vice-président de la gestion du risque et de la conformité chez dentalcorp. Il est également responsable de l’élaboration, de la mise en œuvre et de la supervision des normes, des programmes et des systèmes de l’entreprise qui visent à promouvoir la prestation de soins optimaux aux patients. Julian possède une solide expérience juridique, car il a travaillé pour un cabinet d’avocats de Wall Street à Manhattan et un programme de responsabilité professionnelle, assurant la défense de plus de 10 000 dentistes accusés de fautes professionnelles. Julian est titulaire d’un baccalauréat de l’Université Yale et d’un doctorat en jurisprudence de la faculté de droit de l’Université Columbia.

La Dre Michelle Budd travaille avec l’équipe de gestion du risque et de la conformité de dentalcorp à titre de consultante en sécurité des patients. Elle est titulaire d’un doctorat en chirurgie dentaire de l’Université Western. Tout en gérant une clinique dentaire très fréquentée, elle a obtenu une maîtrise en santé publique. Michelle a été consultante dentiste pour plusieurs compagnies d’assurances et organismes gouvernementaux. Elle a également voyagé aux quatre coins du Canada afin d’aider les cliniques dentaires à être et à rester conformes aux normes professionnelles.

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